Marika Mathieu

Auteur Réalisatrice Journaliste

Droite forte : gangrène ou renouveau de l’UMP ?

Le Point.fr publié le 10 mai 2013

Auteur d’un livre sur la nouvelle motion, Marika Mathieu décrypte un mouvement qui tente de s’imposer comme le renouveau de la droite.

Par Hugo Domenach

Geoffroy Didier et Guillaume Peltier, les deux hommes forts de la droite forte. © Lionel Bonaventure / AFP

Geoffroy Didier et Guillaume Peltier, les deux hommes forts de la droite forte. © Lionel Bonaventure / AFP

En novembre 2012, lors du congrès de l’UMP, la guerre des chefs entre François Fillon et Jean-François Copé a presque éclipsé le triomphe d’un courant émergent, basé sur une vision décomplexée de la reconquête, qui s’appuie sur un patriotisme identitaire, une laïcité anti-islam et une légitimité populaire : la Droite forte.

 

La Droite forte année zéro raconte l’histoire de ce courant méconnu mené par Geoffroy Didier et Guillaume Peltier, et qui tente aujourd’hui de s’imposer comme l’avant-garde du renouvellement de l’UMP et de la droite en général. Entretien avec Marika Mathieu, son auteur, pour mieux comprendre ce qui se cache derrière ce mouvement qui tente de séduire un électorat de plus en plus radical.

Le Point : De quoi la Droite forte est-elle le nom ?

C’est une nouvelle planète politique : sans limites, sans parrains officiels, sans mémoire et sans mandat. La Droite forte ne revendique aucun héritage, si ce n’est celui du sarkozysme et de la droite décomplexée, qui est son fil conducteur. Guillaume Peltier et Geoffroy Didier ont mis en place une double attaque : changer la France et changer la droite, donc l’UMP, le tout afin de perpétuer l’oeuvre de Nicolas Sarkozy. Ils ne veulent pas être une simple parenthèse et tentent de s’imposer comme une nouvelle génération politique qui se défait du “politiquement correct” et qui revient sur les bases idéologiques héritées du passé, de la guerre, du gaullisme ou de Mai 68. Ils invoquent une révolution culturelle, et en cela ils jouent sur un mouvement de fond, plus proche de la “réaction” que de la “rupture”.

Comment expliquer leur succès ?

Leur stratégie d’ascension est basée sur la politique de l’opinion et des sondages. Ils maîtrisent les outils de communication modernes et la carte électorale dans ses moindres recoins, notamment par le savoir-faire de Peltier. Ils sont jeunes et cela aide à pouvoir “tout dire”, et si possible en trois mots. C’est la force des slogans, la logique de taper fort, peu importe que ce qu’ils disent soit vrai ou faux. Ils ont peu d’égards pour les détails, comme on peut le voir dans les propositions sur le chômage, ou pour l’interdiction de grève des enseignants, qui n’en perdraient pas moins par ailleurs leur statut de fonctionnaire.

Au congrès, ils ont trouvé une base militante qui répond à ce style de discours simple et agressif. Après l’échec des présidentielles, les militants sont en colère et veulent du sang neuf. Ils se disent : “Ils se bougent, ils mouillent le maillot, ils me parlent.” Les clignotants étaient au vert pour eux. Les autres courants, notamment défendus par Jean-Pierre Raffarin, Michèle Alliot-Marie ou Thierry Mariani, sont restés sur le carreau.

En quoi veulent-ils changer la droite ?

Comme le FN, ils jouent la carte d’une droite nationale, ils diraient “patriote” pour ne pas choquer, oubliée par les europhiles et les technocrates, qui ne sont au final que des “mous”, pour ne pas dire des traîtres. C’est la carte de la déconnexion entre les élites, de gauche comme de droite, et le peuple. Une des phrases préférées de Guillaume Peltier, c’est en effet : “Si les gens disent que c’est vrai, alors c’est vrai.” Dans le sillage de Patrick Buisson, ils affirment que les parlementaires ne représentent plus personne et se placent comme une force antisystème, à la manière de Marine Le Pen qui crie d’ailleurs au plagiat. Ils demandent des référendums sur presque tous les sujets.

Sont-ils les bourreaux ou les sauveurs de l’UMP ?

Ils fustigent la déconnexion de l’UMP avec le peuple, mais se confondent dans “les élites” du parti que Peltier et Didier apprécient beaucoup. Mais Nicolas Sarkozy sert d’alibi. Il est acclamé comme le seul capable d’assurer la “force” de l’union des droites. Cela implique la récupération des thématiques phares du FN, sans pour autant signer d’accord. Le changement de nature est là : de l’intérieur de l’UMP, la Droite forte exhibe donc un message anti-UMP, dont Nicolas Sarkozy sert de caution. Cette dualité “mortifère”, comme la qualifient eux-mêmes certains députés UMP, c’est donc ce qu’on appelle “la droite décomplexée”, qui laisse de côté les préoccupations sociales. L’UMP, en tant que parti qui a vocation à gouverner, ne peut suivre ce virage, sauf en cas de retour de Nicolas Sarkozy.

De quels courants sont-ils issus ?

Les leaders de la Droite forte ont des origines très diverses, allant du libéralisme conservateur au souverainisme protectionniste. Le parcours de Geoffroy Didier est “diagonal”. Avocat, Américain dans l’âme, il a notamment fait partie du club des sarkozystes de gauche en 2007. C’est un admirateur de Mitterrand devenu conseiller et plume de Brice Hortefeux. Il était en faveur du mariage gay en 2007, alors qu’il est aujourd’hui dans le mouvement qui s’oppose le plus fermement à la loi, promettant de l’abroger en cas de retour au pouvoir. C’est un “entrepreneur politique” à l’état pur. Il le dit de lui-même avec le plus grand sérieux : “Geoffroy Didier reste Geoffroy Didier.” Et il se moque de ses contradictions. Comme pour n’importe quelle carrière, il accumule les expériences en politique et se dit “on verra dans 20 ans”.

Camille Bedin voit sans doute la Droite forte comme un tremplin à sa carrière, et de son ascension vers les municipales de Nanterre. Elle est l’archétype de l’enfant du sarkozysme, toujours prête à “lancer un pavé dans la mare”. Elle veut faire une campagne “à la sarko” et admire Jean-François Copé, considéré comme un digne héritier.

Guillaume Peltier est plus linéaire au regard de son discours actuel. C’est l’élève de Patrick Buisson. Il a été le numéro deux de Philippe de Villiers pendant cinq ans, artisan du virage anti-islam de ce dernier, et défendait à sa place la peine de mort en tant que porte-parole lors des présidentielles de 2007. C’est l’école du souverainisme, bien qu’il n’aime pas ce mot, et de l’euroscepticisme antimondialiste, bien qu’il apprécie l’idée d’une main tendue vers la Russie. Au MPF, c’est lui qui a mené la campagne du non lors du référendum sur la Constitution européenne, et c’est la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012, promettant de remettre en cause les accords de Schengen, dont il était porte-parole, qui l’a révélé.

Qui sont leurs amis ou ennemis à l’UMP ?

Ils n’ont pas de parrains officiels mais ils sont protégés, dans l’ombre, par Alain Carignon, Brice Hortefeux et Patrick Buisson, mais aussi par l’Association des amis de Nicolas Sarkozy, dont le sénateur Pierre Charon, ou encore par Laurent Wauquiez, qui n’était pas contre une alliance en juillet dernier, ou NKM, qui ne veut plus en parler mais qui appelait Guillaume Peltier “mon Guillaume” quand il s’agissait de défendre la “France forte”. Des ennemis, ils en ont beaucoup aussi, mais qui le dit à voix haute ? Beaucoup m’ont exprimé leur colère ou leur mépris, mais tant qu’un projet clair ne s’y oppose pas, la Droite forte a de beaux jours devant elle.

Que révèle la Droite forte sur l’UMP ?

Elle illustre la bataille culturelle qui se joue au sein du parti, mais aussi au-delà. Elle révèle combien la droite est meuble, sans cap, et illustre sa tentative de séduire un électorat qu’elle a perdu, ou n’a jamais vraiment gagné, comme le montre la désillusion après la “magie” de la campagne présidentielle de 2007.

Les résultats de ce congrès de novembre ne sont pas anecdotiques. Tout le monde s’est concentré sur le duel entre Copé et Fillon alors que plus de 60 % des militants ont voté en faveur d’une vision décomplexée de la reconquête au niveau des motions – si l’on ajoute les votes rassemblés par les Droite forte, sociale (Wauquiez) et populaire (Mariani), unies dans la lutte contre l’assistanat, l’immigration, le choc des mots et une laïcité perçue comme arme de défense contre l’islam.

Cette mobilité repose sur l’absence d’inventaire du sarkozysme. François Fillon vient tout juste d’en ouvrir la porte, Raffarin l’a déjà exigé maintes et maintes fois, mais le travail n’est pas fait, les limites ne sont pas posées par l’ensemble des forces républicaines de droite. Ce n’est même pas la question des alliances à venir avec le FN, c’est la question d’accepter ou non l’intégration d’un volet antisocial, eurosceptique et islamophobe dans la reconstruction de la droite. C’est savoir où se place la notion de responsabilité et dans quelle mesure l’UMP sera capable de reconstruire un programme de gouvernement par-delà la colère de ses militants. Le renouvellement de ses élites est en jeu. Leur qualité aussi.

La Droite forte va-t-elle s’installer durablement dans le paysage politique français?

Ce n’est peut-être qu’un ballon de baudruche, mais cette nouvelle génération politique représente un mouvement de fond. Un journal comme Valeurs actuelles parle chaque semaine de ce “peuple de droite” qui défend les fondements du vivre ensemble au nom d’une identité nationale, que certains nomment “l’art de vivre à la française” et qui est à l’origine des mouvements de contestation du mariage gay. La Droite forte est-elle la face immergée de cet iceberg ? Elle se propose en tout cas de s’en faire l’écho, et d’en faire la base d’une “nouvelle droite”. Geoffroy Didier le dit lui-même : “Nous ne sommes que des vecteurs.”

Marika Mathieu, “La droite forte année zéro“, éditions de la Martinière, 320 pages, 19,50 euros

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This entry was posted on July 19, 2013 by in "La Droite forte : Année Zéro", Interviews and tagged , , , , , , .
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