Marika Mathieu

Auteur Réalisatrice Journaliste

Pauvres vieux

Youphil.com le 31 janvier 2012

Près d’un million de personnes de plus de 65 ans vivent sous le seuil de pauvreté. Les associations nous alertent sur la montée d’un mal nouveau: les vieux pauvres.

 

Crédit Photo: Lost, Homini:)/Flickr

Crédit Photo: Lost, Homini:)/Flickr

Un million d’anciens vivant sous le seuil de pauvreté. C’est le dernier chiffre de l’Insee publié en 2007, et l’un des seuls que l’on puisse trouver sur la pauvreté des personnes âgées. Au regard de ce chiffre frappant, il n’est pas étonnant que les associations de lutte contre l’exclusion voient augmenter les demandes d’aide de la part des plus de 65 ans. En 2010, le collectif Alerte se mobilisait pour dénoncer la précarisation, le risque croissant de se retrouver à la rue, de renoncer à se soigner par manque d’argent, et l’isolement critique des plus âgés.

Mais le silence est encore le maître mot quand beaucoup veulent encore croire qu’une vie de labeur doit permettre une retraite heureuse.

Les personnes âgées pauvres: plus nombreuses, toujours silencieuses

Les demandes sont croissantes“, assure Armelle de Guibert, directrice de la Fraternité Paris Saint Maur des Petits Frères des Pauvres, association de lutte contre l’exclusion dédiée aux plus de 50 ans. Même constat pour Didier Piard, directeur de l’action sociale à la Croix-Rouge. Il regrette le manque de statistiques sur le sujet, mais estime que les demandes venues des personnes âgées ont été multipliées par trois depuis 2008. En 2010, cela représentait 10% de l’activité de l’association. “Cette année, on verra” dit-il sans optimisme: “les enquêtes démontrent que le phénomène, loin d’être exceptionnel, devient structurel, dans la mesure où le travail ne protège plus de la pauvreté. Cela affecte les jeunes et les travailleurs, comme les retraités.”

Paul Chauvet, responsable adjoint du service personnes âgées au Secours Catholique, observe lui aussi depuis quelques années l’augmentation “douce” des demandes d’aide “concrète“: “Sur 630.000 cas traités, 30.000 concernent les plus de 60 ans“. Un public loin d’être majoritaire mais qui ne prend pas en compte “tout ce qui n’est pas mesurable“.

Paul Chauvet rappelle que les plus âgés sont aussi les moins enclins à manifester leur détresse, beaucoup préférant se replier sur eux-mêmes: “Les personnes âgées ont tendance à rétrécir leur univers, à se contenter du minimum. Elle ne réclament pas forcément“. Didier Piard pense de même que “ce n’est pas facile pour les personnes âgées de venir vers nous, un grand nombre ne le fait sûrement pas malgré une vie difficile au quotidien“. Bernard Devert, président d’Habitat et Humanisme, constate lui aussi ce sentiment “de honte et d’échec” qui envahit les personnes confrontées à la dépendance “après une vie de travail“. Il ne doute pas qu’un nombre important d’entre elles garde le silence.

Un reste à vivre de 280 euros

Les personnes âgées sont à la croisée des chemins: au moment où leur niveau de vie décroît, leurs dépenses courantes se font plus importantes. Logement, santé (baisse des remboursements, hausse des cotisations, déremboursement de certains médicaments, médecine ambulatoire), énergie (voire la hausse récente de 10% du prix du gaz)… les charges pèsent lourd sur le dos des retraités. Pour les plus démunis, le minimum vieillesse (ASPA), environ 700 euros par mois touchés par 600.000 personnes, les laisse en-dessous du seuil de pauvreté (900 euros) malgré le rattrapage mis en place par le gouvernement. Cette allocation, versée généralement en complément d’une faible retraite, est la seule source de revenus pour 70.000 personnes, selon les statistiques ministérielles.

En novembre 2011, une étude du Credoc intitulée “Précarité, isolement et condition de logement: la profonde fragilité des personnes âgées” (PDF) révélait que la moitié des bénéficiaires de la CNAV (Caisse nationale d’assurance vieillesse) s’imposent des restrictions sur leurs loisirs, leurs vacances, mais également sur leur alimentation. Selon Leopold Gilles, co-auteur de l’étude: “On observe une mise en danger des personnes âgées. Plus les budgets sont réduits, plus l’arbitrage est important et se fait au détriment des postes vitaux“.

Après trente ans de chômage de masse, les retraites incomplètes sont de plus en plus nombreuses et laissent très peu pour vivre“, calcule Paul Chauvet. “Le reste à vivre des personnes de plus de 60 ans que nous suivons est de 280 euros, témoigne Armelle de Guibert. A ce stade, on ne peut pas se nourrir correctement.

Des vieux à la rue?

Pour Leopold Gilles, parmi les facteurs de précarité, le logement tient une grande place. Là encore, la marge de manœuvre est mince pour les retraités, comme l’explique Bernard Devert: “Locataires, les personnes âgées peuvent tenter de réduire leurs dépenses en optant pour un logement plus petit, mais elles se retrouvent alors face à une offre locative inabordable pour leurs revenus. Pour les propriétaires, le dilemme n’est pas plus simple, s’ils ne peuvent se maintenir chez eux, la demande de l’aide sociale implique la vente de leur logement sans bénéfice pour eux ou leurs enfants“.

Le déménagement vers une maison de retraite peut rapidement se révéler impossible: “Le coût mensuel d’un séjour en établissement pour personnes âgées dépendantes s’élève à 700 euros, alors que la moyenne nationale des pensions de retraite est de 1000 euros”, précise Bernard Devert, qui dénonce une situation “scandaleuse“. “Sur les 4.000 lits de l’association occupés par des personnes de plus de 65 ans, 30% n’ont d’autre choix que de percevoir l’aide sociale“, s’indigne le fondateur d’Habitat et Humanisme.

Pour un hébergement adapté

Que des retraités puissent se retrouver à la rue n’étonne plus les associations. Mais l’hébergement d’urgence des personnes âgées ne peut être le même que pour des gens plus jeunes, et en meilleure santé. Armelle de Guibert confirme: “Les personnes âgées supportent très mal les centres d’hébergement, elles ont peur d’être maltraitées, et préfèrent souvent se cacher plutôt que de devoir rester dans ce type de structure. (…) En cas d’urgence, nous optons pour l’hébergement à l’hôtel“.

Mustapha Djellouli, chef du pôle accompagnement social personnalisé aux Petits frères des pauvres estime qu’il faut penser pour les plus âgés “des modes d’hébergement semi-collectifs, qui permettent une intimité mais aussi des moments avec les autres pour reconstruire un lien social“.

Pour répondre à la demande de ceux qui ne correspondent pas aux critères d’éligibilité des maisons de retraite de la mairie (percevoir le minimum vieillesse, être résident de la ville depuis trois ans, entre autres), les Petits frères des pauvres ont créé leurs propres “maisons relais”. L’association a ainsi accueilli 302 personnes de plus de 60 ans en 2010, contre 242 en 2009. “On accueille cinquante personnes de plus chaque année, et nous devons refuser des demandes d’hébergement”, s’inquiète Armelle de Guibert.

L’ensemble des associations prévient du manque de solutions capables de répondre à cette fragilité grandissante des plus âgés: “Pour l’instant, le filet tient encore“, assure Didier Piard de la Croix rouge, mais “ça va exploser” assure Armelle de Guibert des Petits frères.

Le filet va craquer?

Les retraités, longtemps considérées comme une classe d’âge “protégée” des méfaits de la crise, sont aujourd’hui au bord d’un nouveau péril: celui d’une dépendance forcée sans prise en charge adaptée. Trente ans de dépression économique ont entamé les parcours professionnels et amenuisé les cotisations de toute une partie de la population. Peu à peu les voix s’élèvent pour s’en préoccuper, pointent la hausse des demandes d’aide, mais il reste à entendre “tous ceux qui passent au travers des mailles du filet, rappelle Didier Piard, ceux qu’on ne voit pas, ceux qui se cachent“. Ces vieux que l’on décrit comme “isolés”, pour ne pas dire “exclus”?

Finalement, les plus âgés semblent avoir ceci de particulier qu’ils vivent globalement la pauvreté comme un échec personnel, sans voir la responsabilité collective qui se cache derrière, ni accuser ceux qui ne respectent pas leurs droits. Ce renoncement, entretenu par une certaine inertie politique, est peut-être à la base de leur silence. Mais il ne saurait durer. Question de génération.

MM

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This entry was posted on July 18, 2013 by in Culture - Société.
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